Drôle de saison... par Matthias L.

Matthias L.

Chers parrains !

J’aimerais tellement, pour une fois, vous narrer le récit d’une saison fabuleuse où tout se déroule selon le plan, où le miel coule à flots et les abeilles butinent joyeusement. Où votre serviteur arpenterait les champs et les bois plein d’entrain, un sourire béat illuminant son visage ! Eh bien, ce ne sera pas pour cette fois…

Ne souhaitant pas sombrer dans la morosité, je vais tenter de vous décrire ma saison en m’imposant une contrainte : ne pas m’attarder sur les aspects négatifs (ils sont trop nombreux !) et me concentrer sur ce qu’il y a de positif sur cette campagne 2026. Exercice périlleux, mais je me lance !

Je pense que dédier sa vie à l’apiculture relève d’une maladie mentale non encore diagnostiquée, tellement sont nombreux les obstacles à surmonter et l’incertitude absolue quant aux fruits qui récompenseront nos efforts. Il faut clairement être un peu dérangé pour décider d’y consacrer son existence. Si des psychiatres me lisent, je me tiens disponible pour une étude de ce que je propose de nommer le syndrome de l’orpailleur ! On attaque avec un piolet une montagne dans l’espoir de tomber sur un hypothétique filon, sans la moindre certitude de le trouver un jour.

Mes dernières nouvelles datent de la période de mousson. Voici un point positif pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance de vivre sous les tropiques, comme ce fut mon cas ! C’est en effet sur l’île de La Réunion que j’ai découvert ma fascination pour nos abeilles ! Ou plus exactement, qu’elles sont venues me chercher pour donner un sens à ma vie. Une rencontre mystique, indéniablement !

Aujourd’hui, vous aussi pouvez profiter de connaître le cycle climatique équatorial : périodes de pluies diluviennes suivies d’une sécheresse intense ! Tout ça sans débourser un billet d’avion, c’est pas beau, ça ?

Donc, après des mois à gratter les mottes de terre amoureuses de mes bottes, le printemps est arrivé subitement. Les sols gorgés d’eau ont favorisé une floraison magnifique des pissenlits, prunus et autres fruitiers. Les haies des champs, chargées de fleurs comme rarement, offraient un spectacle magnifique : la frénésie des abeilles était superbe à observer.

Pas de gelées en perspective, des acacias dont les hampes florales indiquaient une profusion de fleurs à venir… Tous les voyants étaient au vert et cela a donné le départ de la transhumance avec deux semaines d’avance.

Comme prévu, la floraison a été fabuleuse et, dès les premiers joursles rentrées de nectar ont été pléthoriques. Pendant dix jours, mes filles ont travaillé d’arrache-pied, les hausses s’empilaient sur les ruches et, si les conditions s’étaient maintenues, nous étions partis pour la récolte du siècle !

La pluie et le retour de températures basses ont brutalement stoppé les rentrées de miel… Néanmoins, la récolte était déjà tout à fait honorable !

S’en est suivie une période de disette durant laquelle les colonies ont dangereusement consommé les réserves du corps de ruche. Ainsi, lorsqu’elles sont arrivées sur le châtaignier, la famine les guettait déjà.

Le début de la miellée de châtaignier fut intense. Les premiers jours suivant le début de la floraison, les abeilles purent ainsi reconstituer rapidement leurs réserves et, à minima, assurer leur survie.

Il faut savoir que le nourrissement au sirop, ne fait pas partie de ma philosophie… L’instinct de modération des abeilles doit, à mon sens, être préservé au maximum afin de ne pas les rendre totalement dépendantes de l’action humaine sur leur développement.

Profitant des entrées de nectar, elles ont rempli en moyenne deux hausses pleines, soit environ 25 kg de miel. Puis, subitement, la sécheresse s’est installée. Et quelle ne fut pas ma surprise, au moment de la récolte, de constater qu’elles avaient consommé les trois quarts du miel qui m’était destiné !

Au moins, elles auront bénéficié de la nourriture dont elles avaient besoin…

Le 15 juin a marqué, avec un mois d’avance, la fin de la miellée. Les récoltes d’été, qui constituaient il y a dix ans la moitié du stock récolté, ont subi cette année une perte de 90 %. Un manque à gagner substantiel pour le maintien de mon activité.

Pour conclure, un constat que je dresse après 16 années d’apiculture professionnelle me fait garder la foi : je suis passé par toutes les embrouilles possibles et imaginables : perte massive de cheptel, problèmes sanitaires, récoltes inexistantes, matériel qui lâche au cœur de la saison, gel des achats et fluctuations drastiques des prix sur un marché de gros soumis aux contraintes d’une économie mondialisée, blessures physiques invalidantes… Et j’en oublie sûrement !

Mais nous sommes toujours là, mes abeilles et moi, avec un émerveillement intact à chaque ouverture des colonies, au service de la nature et de nos consommateurs fidèles !

Alors, quoi que réserve l’avenir, on va continuer à se battre pour continuer jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte !

En vous remerciant pour votre soutien, je vous souhaite à tous une belle fin d’année, et à bientôt pour de nouvelles aventures !

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