Des nouvelles depuis le Guatemala
Bonjour à tous depuis le Guatemala/Guatemaya dans mes quartiers d’hiver,
Que l’année 2021 soit pour vous meilleure que 2020 – l’année jumelle qui fut la meilleure que la planète ait connue depuis certainement quelques siècles !- et pire que 2022 !
Sans vouloir polémiquer sur la pandémie, voici une observation que je vous soumets : Plus les pays sont riches, plus la pyramide des âges s’approche d’un cylindre, plus la nourriture est à base d’aliments transformés industriellement et de produits médicamenteux de synthèses, et plus la mortalité est élevée. L’inverse est évidemment tout aussi pertinent. On pourrait évidemment rétorquer que c’est une sorte de lapalissade puisque là où la sélection naturelle s’est exercée le plus fortement, on ne peut pas mourir deux fois ! Les deux observations souffrent évidemment quelques exceptions. Car si j’ai appris quelque chose dans mes voyages , c’est qu’il est rare, dans quelque domaine que ce soit, qu’une règle s’applique intégralement , partout et en tous temps.
Je profite de l’occasion d’être en Am. Latine pour vous retracer une tranche de mon parcours qui m’a amené à ce que je suis aujourd’hui. J’ai passé près de la moitié des années 80 à parcourir notre petite planète, sous toutes ses longitudes et presque toutes ses latitudes, à pied, en bateau, en autostop, en train et aussi, trop souvent hélas, en avion –je pourrais aussi ajouter en deltaplane, en parapente, en ULM !!- Souvent, sans que cela ait été calculé, si ce n’est sur les épaules de Darwin , sur ses traces, que je découvrais à la lecture de ses livres que l’on m’avait offerts avant mon départ et qui occupaient une part non-négligeable de ma bibliothèque ambulante. J’avais eu très jeune deux projets ambitieux : rassembler –comme l’avait fait Darwin- le maximum de la connaissance humaine – merci internet pour m’avoir déchargé d’une partie de ce lourd fardeau !- et de faire un diagnostic de l’état de la planète et des étranges créatures qui la peuplent et qui sont responsables de ce que certains ont appelé « les processus de destruction mutuelle » mais aussi « d’autodestruction individuelle» et, ce qui est beaucoup plus grave, de la destruction des autres espèces et des habitats ou milieux ambiants. Hormis quelques chefs, d’état, religieux, de courants ou écoles philosophiques, j’ai aussi rencontré quelques êtres beaucoup moins connus mais beaucoup plus prestigieux à mes yeux.
Notamment un maître taoiste dans la jungle colombienne, qui parmi les multiples cordes qu’il avait à son arc, jouait magistralement de l’apiculture, science naturelle dont il avait, selon ses dires, usé pour la paix et pour la guerre, depuis des temps immémoriaux. –j’écarte pour l’instant par soucis de concision la question de la réincarnation et de l’immortalité !-
Parlant avec les mains lors d’un jeûne de paroles « ayuno de palabras » de sept ans !
Ce dont je peux témoigner, et les tabloids colombiens l’ont déjà fait avant moi , avec leur habituelle modération, c’est que ses abeilles africanisées ont mis en déroute une patrouille de l’armée régulière colombienne, abandonnant dans la panique, armes, gloire et honneur –nous étions dans une zone « contrôlée » par trois composantes de la destruction mutuelle : l’armée régulière, les paramilitaires et la plus vieille guérilla de la planète- Cette anecdote piquante s’est malheureusement soldée par des représailles impitoyables. Un détachement militaire, appuyé par des conseillers états-uniens et des moyens aériens démesurés pour intervenir contre une communauté pacifiste, végétarienne, de quelques centaines d’individus, à l’aide de lance-flammes réduisit en cendres les modestes habitations, les stocks de miel et plantes médicinales et plus grave encore la totalité des colonies d’abeilles dont ce que nous appelions « le temple de la gelée royale ». Une barbarie sous silence et impunité. En Colombie, l’alliance du sabre et du goupillon sévit encore sous l’œil complice de l’oncle Sam. Triste diagnostic.
Voilà donc l’apiculteur et les circonstances pour le moins « extra ordinaires » avec lesquels j’ai fait mes premiers pas.
Ces premiers contacts avec les abeilles africanisées qui vivaient au milieu de nous, ou plutôt nous au milieu d’elles selon les abeilles, m’ont préparé à affronter à mains nues, comme mon maître –avec un enfumoir quand même- les plus agressives de nos abeilles européennes, la noire de Catalogne par exemple et surtout ses hybrides... Cela m’a évidemment servi et notamment ici, au Guatemala, où règnent les africanisées, lorsque au début des années deux milles j’ai essayé, sans grand succès, de développer des projets d’apiculture parmi les communautés indigènes après avoir constaté que, depuis l’africanisation, les abeilles et par voie de conséquence ou peut-être de cause, les apiculteurs, avaient pratiquement disparu dans les environs de mon pied- à- terre.
J’aime à dire que nous sommes des passeurs –de connaissances- et des semeurs – de graines « d’à-venir »- Parfois les graines tardent à germer –plus d’un siècle comme j’ai pu le constater dans ma pratique de forestier- ! Mais j’ai eu la joie, dernièrement, de voir des graines en latence monter en germe. J’ai devant ma porte une vente de miel qui fait vivre une famille, avec 5 enfants depuis hier !
Et Don Chepe, mon « gardien » de 85 ans –orphelin depuis peu !- en vit partiellement aussi dans un pays où il n’y a pas de sécurité sociale, ni pension de retraite, tout au moins pour les indigènes.
Et ma « propriété » abrite à nouveau des ruches , qui prospèrent grâce au dérèglement climatique –il pleut en saison sèche- pleines de promesses mielleuses, dont le berger a fait ses premières armes avec moi il y a une dizaine d’années, puis s’est démotivé face à l’adversité, avant de reprendre courage et espoir après être venu plusieurs fois en France sur mon exploitation et avoir pris conscience que malgré toutes les difficultés du métier, l’apiculture pouvait nourrir son homme.
Puisque vous avez eu suffisamment de patience pour me lire jusqu’ici, vous méritez bien quelques nouvelles de vos filleules. Comme relaté dans mes derniers bulletins d’information –j’ai horreur des anglicismes- le printemps 2020 a été médiocre à moyen en termes de production, mais la récolte d’été, essentiellement lavande a, elle, été exceptionnelle, ce qui nous a permis de reconstituer des stocks concernant ce « grand cru » de l’apiculture. Comme plus la miellée est forte plus le miel est monofloral, vous avez pu constater « l’intense » blancheur du miel de lavande.
Les pluies précoces d’automne, puis même exceptionnelles de fin d’automne, auraient dû augurer de miellées tardives,
sarriette dans la Réserve Naturelle Régionale des Gorges de Daluis, maquis et arbousiers dans le massif de l’Esterel. Mais finalement, point de récolte, les héros –étonnant que l’on ne nous ait pas déjà proposé une version féminisée !- étaient « fatiguées ». Comme me disait un jour un grossiste en matériel apicole, en se moquant gentiment avec son accent méditerranéen, plus « terranéen (04) » que « médi », des néoapiculteurs qui voulaient des grilles à propolis, des trappes à pollen… « oh, les abeilles, les abeilles, il ne faut pas trop leur en demander… »
Du fait de ma surcharge de travail en 2020, j’ai fait l’impasse sur le renouvellement des reines en misant sur la production de miel, choix plutôt pertinent au vu de ce qui précède, mais que je risque de payer en termes de mortalité hivernale.
En 2021, je devrais mettre fin à mes activités forestières à partir de fin Avril et donc me consacrer désormais aux seules activités de la ferme, apiculture, plantes aromatiques et distillation, maraichage et trufficulture. Déjà suffisamment de quoi occuper son homme ! L’apparition d’un collaborateur ou collaboratrice serait la bienvenue ! En stratégie apicole, hormis le renouvellement des reines et du matériel, voire l’augmentation du cheptel, je souhaite réintroduire de la génétique d’abeille noire de Provence car je crois plus dans la valeur sûre des millions d’année de sélection naturelle et d’adaptation que dans les apprentis sorciers qui prétendent vouloir anticiper sur le changement climatique, sans en connaître la nature et son mode d’expression. Y aura-t-il des périodes sèches plus longues, plus fréquentes ou des saisons moins marquées, des pluies mieux réparties mais peut-être plus intenses ? Des floraisons plus courtes ou plus étendues ? Si la tendance au réchauffement n’est plus un sujet de débat, elle serait favorable aux abeilles qui sont plutôt « programmées » pour des climats tropicaux /équatoriaux chauds et humides : température du couvain à 35°C et hygrométrie favorable à la ponte des reines.
Rdv dans quelques mois pour un bilan d’hivernage et début de printemps et dans quelques décennies pour la réponse à la question climatique et quant à la meilleure stratégie d’adaptation : confier dans la Nature où dans l’homme ? Telle est la question. Si vous m’avez lu attentivement, vous n’avez pas de doutes sur ma réponse.
Que l’année 2021, soit pour la Nature, et donc pour les abeilles et éventuellement l’homme –pour ceux qui se considèrent faisant partie de la Nature et non au-dessus et non soumis à ses lois- meilleure que 2020. « Que ma joie demeure » comme aurait dit Giono.
A bientôt,
Philippe
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